Définitions :
Nativement, une Game Jam est un événement (de type hackathon), généralement sur un week-end, mettant en compétition plusieurs équipes dont le but est de réaliser un jeu vidéo en moins de 48 h. A l’issue du week-end (délai variable), un jury choisira le jeu vainqueur et éventuellement des prix complémentaires. L’événement peut se dérouler dans un lieu physique, OnLine (Internet, Discord, Gather Town, Twitch, YouTube) ou en hybride, mais c’est plus rare (lieu physique et OnLine).
La Global Game Jam (GGJ), la Procjam (Procedural Jam) et la Ludum Dare en sont des exemples.
Par extension, le terme Game Jam a été étendu à tout événement similaire avec la création de jeux pas forcément numériques (jeux de société, jeux de plateau, jeux hybride, etc.) et d’une durée pouvant varié de 48h à plusieurs semaines.
Une Serious Game Jam est un événement du même type de même type (jeux numériques, analogiques et hybrides) mais les jeux créés doivent avoir une fonction utilitaire : diffusion d’un message (informatif, éducatif, persuasif, subjectif), entraînement (physique, cognitif), facilitation d’échanges de données (production de données utiles dans la vie réelle). On peut y retrouver des jeux thématiques (sensibilisation) sans pour cela être des jeux d’apprentissages.
La Gam Jam annuelle du DU Apprendre par le Jeu de l’INSPE de Lille (J.Alvarez) en est un exemple.
Une Learning Game Jam est une Serious Game Jam avec la création exclusive de Jeux d’apprentissage (apport de connaissances, développement de compétences, modification de comportements).
Une Scientific Game Jam est un marathon créatif de courte durée (48h environ) durant lequel les participants créent un prototype de jeu vidéo sur une thématique donnée, autour d’une thèse doctorale.
La Scientific Game Jam annuelle organisée par l’association La Science entre en jeu (Scientific Game Jam Online en 2023) en est un exemple.
Dans le monde de l’entreprise, il est envisageable d’organiser une Game Jam Professionnelle pour fédérer des collaborateurs ou pour faire émerger des idées ou des projets. Dans ce cas, il est préférable de faire appel à un partenaire présentant une double compétence : expert de la thématique métier (agile, innovation, gestion de projet, changement, etc.) et de la ludopédagogie (BoostezVosProjets.com, Beeznet, par ex.). Selon la spécificité et la volumétrie de l’événement, il est également possible de se faire accompagner par un pôle d’expertise associatif (ensemble de plusieurs experts) : Guilde des Ludopédagogues Francophones, par ex.
Les origines (années 1990)
L’idée des Game Jams est inspirée des Jam Sessions du jazz : des musiciens se réunissent, improvisent et créent ensemble en un temps limité.
Dans le monde informatique, cette philosophie existait déjà avec :
- les hackathons ;
- les démoparties, où des programmeurs et artistes réalisaient des démonstrations techniques spectaculaires ;
- les compétitions de programmation.
L’objectif était moins de produire un logiciel commercial que d’expérimenter, apprendre et partager.
2002 : la première véritable Game Jam
La première Game Jam officiellement reconnue est l’Indie Game Jam, organisée en 2002 par Chris Hecker.
Le concept était simple :
- environ 20 développeurs indépendants ;
- un même moteur de jeu imposé ;
- un temps limité (quelques jours) ;
- produire un jeu entièrement nouveau.
L’objectif était de démontrer que la créativité pouvait naître des contraintes.
Cette expérience est généralement considérée comme l’acte fondateur des Game Jams modernes.
2002 : naissance de Ludum Dare
La même année, Ludum Dare> voit le jour grâce à Geoff Howland.
Au départ, il s’agissait d’une compétition individuelle.
Le principe :
- un thème révélé au dernier moment ;
- 48 heures de développement ;
- tout créer soi-même.
Rapidement, Ludum Dare devient un rendez-vous mondial pour les développeurs indépendants.
De nombreux jeux célèbres y trouvent leurs premières versions.
Les années 2000 : explosion de la scène indépendante
Au fil des années :
- Unity devient plus accessible ;
- les moteurs open source se développent ;
- Internet facilite le partage ;
- les plateformes de distribution indépendantes apparaissent.
Les Game Jams deviennent un formidable terrain d’expérimentation.
Des milliers de prototypes naissent chaque année.
Certaines créations deviendront ensuite des jeux commerciaux.
2009 : la naissance de la Global Game Jam
En 2009 est créée la Global Game Jam, sous l’impulsion de Susan Gold et d’autres chercheurs et professionnels du jeu.
L’idée :
Pendant un même week-end, partout dans le monde,
- des milliers de participants,
- dans des centaines de villes,
- développent simultanément un jeu autour d’un thème commun.
Aujourd’hui, la Global Game Jam est le plus grand événement mondial de création vidéoludique.
Elle rassemble chaque année plusieurs dizaines de milliers de participants dans plus d’une centaine de pays. Global Game Jam
Les années 2010 : diversification
Les Game Jams se spécialisent.
On voit apparaître :
- Game Jams éducatives ;
- Serious Game Jams ;
- Accessibility Game Jams ;
- Climate Game Jams ;
- VR Game Jams ;
- AI Game Jams ;
- Health Game Jams ;
- Museum Game Jams ;
- Heritage Game Jams.
Les universités s’en emparent rapidement.
Les objectifs d’une Game Jam (le pourquoi)
Une Game Jam ne consiste pas uniquement à créer un jeu.
Elle permet également de développer :
- la créativité ;
- le travail collaboratif ;
- la gestion du temps ;
- le prototypage rapide ;
- l’apprentissage de nouvelles technologies ;
- la résolution de problèmes ;
- la communication interdisciplinaire.
C’est pourquoi elles sont devenues très populaires dans les écoles d’informatique, de design et d’ingénierie.
L’arrivée dans la ludopédagogie
À partir des années 2015-2020, les chercheurs commencent à utiliser les Game Jams comme dispositif pédagogique.
On ne demande plus uniquement aux étudiants de jouer mais de concevoir eux-mêmes un jeu.
Les bénéfices observés concernent notamment :
- l’engagement ;
- la motivation ;
- la créativité ;
- la collaboration ;
- la compréhension des contenus disciplinaires ;
- la métacognition ;
- le développement des compétences transversales.
Cette évolution rejoint les approches de type Learning by Design, Constructionnisme et Game Based Learning.
Depuis 2022 : l’essor de l’IA générative
L’arrivée des modèles d’IA générative transforme progressivement les Game Jams.
Les équipes utilisent désormais l’IA pour :
- générer des idées de gameplay ;
- créer rapidement des illustrations ;
- produire des musiques temporaires ;
- écrire des dialogues ;
- générer du code ;
- créer des personnages ;
- prototyper beaucoup plus vite.
Cela ouvre un nouveau champ de recherche autour des AI Game Jams, où la question devient autant la conception du jeu que la collaboration entre humains et IA.
Pourquoi les Game Jams intéressent la recherche en ludopédagogie ?
Dans le contexte de ton travail sur l’IA et la ludopédagogie, les Game Jams constituent un terrain particulièrement riche, car elles combinent plusieurs dimensions :
- Apprentissage expérientiel (David Kolb) : apprendre en concevant et en expérimentant.
- Constructionnisme (Seymour Papert) : construire un artefact (le jeu) pour construire ses connaissances.
- Créativité sous contrainte : thème imposé, durée limitée, ressources restreintes.
- Travail collaboratif et coopératif : équipes interdisciplinaires (développeurs, graphistes, game designers, musiciens, scénaristes).
- Prototypage rapide : itérations courtes favorisant l’innovation.
- Réflexivité : présentation, tests utilisateurs et retours des pairs.
Pour un chercheur en sciences de l’information et de la communication ou en sciences de l’éducation, les Game Jams peuvent être étudiées comme des dispositifs favorisant l’engagement, la créativité, l’appropriation des connaissances et, désormais, la cocréation humain–IA. Elles constituent donc un excellent objet d’étude pour analyser l’impact de l’IA générative sur les pratiques de conception ludopédagogique.
Mes retours de Game Jams
En pratique, mes retours de Game Jams, en tant que participant, sont assez variables. En effet, je ne peux pas m’empêcher d’analyser l’efficacité de l’organisation et de la communication de ce type d’événement, de bout en bout (déformation professionnelle, organisant des événements ludiques, moi-même). Les Game Jams les mieux organisées que j’ai pu tester se sont déroulées exclusivement en distanciel (Global Game Jam par ex.). Pourquoi ? Et bien, en distanciel, on ne peut pas se permettre de ne pas être bon, cela se ressent de suite. Quand on est du métier du numérique, on maîtrise bien mieux la technologie et on choisit des outils adéquates (tout existe déjà). C’est un métier et la compétence en gestion de projet est essentielle. Une belle illustration, les Game Jam de Jeux vidéo.
Les Serious Game Jams (jeux de société) hybrides que j’ai pu tester étaient plutôt des échecs (mauvaise organisation hybride, planification inadaptée, pas de définition des critères d’appréciation par le Jury, problème de communication avec les équipes distantes, peu ou pas d’anticipation). Il faut dire que je les comparais à des événements professionnels (mise en œuvre pour des professionnels), c’est peut-être un peu pour çà ! Cela relevait plutôt de l’artisanat ou de l’animation de maison de quartier. Mais cela ne pourrait que s’améliorer au fil des années (avec l’expérience vécue et un bon REX).
Les formes de Game Jam évoluent, aussi bien dans la forme que dans le mode organisationnel :
- Les Game Jams s’enrichissent de plus en plus de FabLab pour produire localement et rapidement des éléments de jeu.
- Certaines Game Jams établissent des partenariats avec des scientifiques agissant en tant que commanditaire ou acteurs dans l’événement (coaching, apport de connaissances, participant dans les équipes).
- Certaines Game Jams en distanciel (anciennement sous Discord) évoluent vers la plateforme Gather Town pour un déroulement 100% à distance (cela fonctionne très bien).
- La préparation des équipes et la présentation des thèmes peuvent se dérouler en amont (quelques jours à quelques semaines). Cela permet de passer vraiment 48 h à produire de la valeur ajoutée (des jeux).
- Il peut être envisageable de fractionner une Game Jam (monde de l’entreprise). L’avantage, un temps de réflexion nécessaire à mi-chemin. L’inconvénient est le risque de casser la dynamique de l’événement.
- Une Game Jam peut ne pas être compétitive mais coopérative, chaque équipe contribuant à la réussite finale (un jeu final avec peut-être des extensions ou une application mobile, par ex.). Excellent fédérateur d’équipes en entreprise
Mon avis sur le futur des Game Jams ?
Elles vont se développer et proposer des choses innovantes, surtout en distanciel ou en hybride. Le mise en œuvre sur des plateformes collaboratives en ligne facilite bien les choses. On attend beaucoup des Serious Game Jams plus professionnelles (mon domaine d’activité prioritaire) et moins artisanales, voire coopératives. Certaines Serious Game Jams dans le monde de l’entreprise permettront l’aboutissement d’un ou plusieurs jeux sérieux, muris en amont de la Game Jam. Je pense que le modèle économique des Game Jams devrait permettre, soit la gratuité pour les participants, soit un tarif minime, les Sponsors et les professionnels greffés sur l’évènement étant là pour cela.
Thierry Secqueville
Ludopédagogue & Serious Game Designer
Ludopédagogie – Gamification – IA – Agile – Gestion de projet – SI – Nouvelles Technologies de l’Information – Transformation des organisations